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jeudi 21 avril 2016

And Also The Trees / Oiseaux rares



"Daisies blow through my head
Peacocks turn in the noon shade
And I'm ready here in the eye
Of the Solent dancing" 
                                                         - Rip Ridge



 


Une chaleur d'étuve a envahi le Petit Bain fin mars, pendant que se produisait dans la confidence un groupe majeur - que j'aime, que j'adore - réveillant par son invariable prestance toutes mes ardeurs musicales et littéraires

Absolue, poétique, solennelle, la musique d'And Also The Trees éblouit par son intensité. Sa puissance, inouïe, est contenue dans un écrin délicat et fabuleux. Sa beauté, caractéristique, se classe très haut sur l'échelle de mes rêves. Elle m'est apparue en 2007 avec (Listen for) The Rag and Bone Man. Effusions intérieures à la première écoute, et le sentiment de mettre la main sur un trésor.

Depuis 35 ans, Justin et Simon Jones dépeignent leurs paysages intimes avec la même pudeur, la même passion, la même intégrité. Leur précieux langage parle aux régions les plus reculées de mon âme, captive à l'écoute de cet imaginaire ultrasensible et romanesque, à l'évocation de ces étendues grises, de cet arrière-pays peuplé de bois dormants, de chimères et de nuages.

On y trouve le coeur battant des campagnes si chères aux deux frères, des décors impressionnistes à la Turner, à la Faulkner, composés par petites touches, baignés dans une clarté crépusculaire, habités par la voix secrète, profonde et mélopée de Simon, auteur des beaux textes du quatuor. Contrebasse, melodica, percussions, chaque instrument imprime de ses nuances l'ensemble, arrangé avec la plus grande subtilité.

Contrastée, cyclique, traversée de reliefs, de visions, d'énigmes et d'enchantements (The Floating Man), la musique d'And Also The Trees reflète à merveille la partition des éléments. Elle incarne le romantisme anglais, gothique, raffiné, pastoral. Elle figure un monde dans lequel s'expriment sans ironie les grands sentiments, où règne une paix vertigineuse. 

Album après album, l'horizon s'agrandit et le jour se lève sur le groupesombre, radical et impétueux à ses débuts. L'époque bouillonnante de Virus Meadow est mémorable, fameuse. La synthèse s'opère dix ans plus tard avec The Rag and Bone Man, pur chef d'oeuvre clair-obscur (The Accordeon Girl, Domed, Candace, Rive Droite), auquel je dois d'ailleurs le nom de mon blog et quantité d'authentiques émerveillements «in another land»...

Aujourd'hui, la tonalité a changé, l'urgence a laissé place à la tranquillité, comme s'impose le calme après la tempête. Des rythmiques jazzy se font entendre sur Hunter Not The Hunted et même un sublime tango hypnotique pour conclure Born Into the Waves, conçu comme un voyage, infiniment nuancé à l'image de sa pochette bleutée. Ces deux-là coulent dans mes veines depuis des semaines.

A dessein, j'ai gardé la guitare pour la fin. Reconnaissable entre toutes, maniée comme une mandoline, elle irradie. C'est l'ADN du groupe. Elle va et vient, déferle en vagues mouvantes et se multiplie pour donner aux chansons un éclat, une ampleur et une vitesse bouleversantes (Rip Ridge, Angel Devil Man & Beast). Quand elle se retire, on comprend qu'à elle seule elle contient tout : le jour, la nuit, les éclipses, et les aurores. Dans les intervalles, les notes agissent comme un baume, diffusant leur douce mélancolie.

Après les avoir vus et revus sur scène, mon admiration ne fait que grandir. Chaque concert est un moment magique, privilégié, qui unit le public et les musiciens dans une ferveur (moite, pour le coup). L'émotion s'empare de tous les recoins, de toutes les humeurs, jusqu'au trop-plein. On en ressort hébété et heureux.

Quand même, je me demande comment un son, une musique, peut produire un tel effet. Sûrement parce qu'elle est essentielle, inspirée, en accord avec l'univers. En tout cas je l'aime passionnément, douloureusement presque, comment on peut aimer la vie, comme on éprouve parfois son insoutenable beauté.