«Que
dire, sinon m'enduire de tous tes crimes ?»
Mon
cri du cœur s'adresse à Dario Argento -
invité d'honneur du Festival du film fantastique de Strasbourg en 2016 - l'Italien féroce qui a donné corps à mon héroïne
absolue de cinéma : Phenomena.
Je pensais moi aussi lui rendre hommage depuis un moment, parce qu'il m'a ouvert les portes du septième art et donné, en prime, des clés personnelles. Ses films ont hanté mes jours et mes nuits, opérant en moi quelques révélations intimes, un éveil fantastique.
A partir de là, époustouflée, j'ai cultivé mon goût pour l'épouvante poétique, l'expressionnisme, la radicalité, le baroque, la violence qui a tout d'irréel. Sublimée par le sang, épais comme de la gouache, les faux-semblants, les couleurs intenses, la fantaisie, les vertiges de la mise en scène.
J'ai tout de même pu lui serrer la main et bredouiller quelque chose, poster en main, sur son personnage. L'adolescente lunaire, somnambule, télépathe, prête à affronter les ténèbres - en l’occurrence un maniaque - dotée d'une faculté secrète : communiquer avec les insectes. Haha.
C'est là qu'Argento, facétieux, fait mouche, au risque de perdre quelques fans, décontenancés par la distribution des premiers rôles : asticots, vers luisants, coccinelles, et un singe... allié à notre héroïne dans le grand final.
Tout commence quand Jennifer, perchée sur une corniche, assiste impuissante, en pleine déambulation nocturne, au meurtre d'une
de ses camarades. Empalée à la fenêtre, sous ses yeux, par un chasseur de nuisettes. Ce meurtre inaugure un jeu de piste (façon Club des cinq, l'horreur en plus ) pour la jeune fille en fleurs, guidée à travers la campagne jusqu'à l'antre du monstre par un indicateur ailé de la pire espèce : Granda Sarcophaga.
Tour à tour morbide et merveilleux, faussement naïf, Phenomena prend la forme d'un conte d'apprentissage où il est question d'humanité, d'animalité, de mort, de prémonitions.
Argento
explore encore la psyché féminine, après le Syndrôme de
Stendhal et avant Trauma, décrivant à travers des scènes éclatantes la vision subliminale des êtres plongés dans des
états de conscience particuliers, un des thèmes de prédilection du réalisateur. Ici le rêve éveillé d'une apprentie magicienne dépaysée, vulnérable, transportée dans une pension privée suisse, environnement hostile habité par la
dualité de l'enfance. Innocence versus cruauté.
Argento, fétichiste, reprend les motifs qui le fascinent depuis toujours (c'est pour ça que je l'aime) et parle son propre langage, inclassable, mêlant giallo et féérie. Les contrastes sont partout : entre intérieur et extérieur lorsqu'il filme la nature, glorieuse, en gros plan ou de très haut, liant l'infiniment petit à l'infiniment grand. Dans les couleurs - le bleu du crépuscule, le vert du lac environnant - théâtre d'une nouvelle scène de terreur aquatique - le rouge sang, le noir des ombres qui rôdent, la blancheur des nuits de pleine Lune. Dans la musique, enfin, grâce à une BO magistrale, tonitruante, jubilatoire, associant hard-rock, métal et vocalises badass.
En regardant Phenomena, pour la énième fois, j'ai pensé à Nosferatu de Murnau, à La Féline de Tourneur, deux autres films qui ont laissé leur empreinte. A Alice de Disney. Et puis ça m'a rappelé à quel point, petite, j'aimais déjà Fantômette, autre justicière masquée, farouche et indépendante, autre figure qui m'avait enchantée.
